VERTU


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L’exigence de vertu s’ancre dans le désir de trouver une loi qui rendrait la répétition possible. Mais conquérir l’impassibilité, est-ce devenir un dieu ou son servile imitateur? est-ce promouvoir la vie ou bien l’étouffer? est-ce conquérir le bonheur ou, au contraire, ôter toute saveur à l’existence? Bref, l’exigence de vertu peut-elle s’universaliser?

Concevons la vertu comme la simple manifestation d’une force en mouvement, la mise en œuvre d’un pouvoir qui s’autosuffit, l’opération qui correspond le mieux aux penchants et aux besoins d’un individu isolé; alors «prendre à bail» la vertu serait le propre d’impuissants cherchant la liberté dans la pensée plus que dans l’action; supposer possible une définition de la vertu serait le fait d’hypocrites élevant le savoir au-dessus de la pratique; vouloir préciser les canons de la vertu serait l’affaire de présomptueux s’efforçant d’en imposer par des propos plus que par des actes. «Nul ne sait encore ce que sont le bien et le mal, disait Zarathoustra, nul, si ce n’est le Créateur.»

Reste qu’on ne saurait pourtant dénier à l’apologétique de la vertu sa portée humanisante, comme si, au-delà de toute victoire sur une morale déterminée, s’affirmait le triomphe d’une certaine «forme» de conduite, d’un certain «art» de vivre, ou peut-être plus simplement encore d’un certain type de «représentation», donatrice de sens. Certes, on ne saurait rabaisser les dons au profit des vertus, pour faire du mérite la seule source morale. Et néanmoins comment ne pas voir en la vertu la source privilégiée du sublime, dans la mesure où elle atteste chez l’homme l’existence d’un pouvoir qui, selon l’expression kantienne, «dépasse toute mesure des sens»?

Mais, si toute vertu procède de lui, Dieu n’est pas vertueux, la vertu dans son archétype n’est vertu de personne, vertu et perfection s’excluent réciproquement. Dès lors, comment l’homme vertueux pourrait-il garantir le statut de ses propres actes? Et la vertu ne peut-elle se connaître que dans son négatif, par la découverte de ce qui lui manque?

«Trouvons, dit par exemple Plotin, cet élément identique qui, à l’état d’image en nous, est la vertu, et, à l’état d’archétype en Dieu, n’est pas la vertu.» Cette quête paradoxale paraît bien significative d’une tentative perpétuellement réitérée au cours des siècles pour délaisser le domaine d’une anthropologie pragmatique, afin de poursuivre l’élaboration théologique du problème à la limite d’une théodicée: c’est, en effet, seulement dans le mouvement dialectique de la Trinité que l’aporie plotinienne trouve sa résolution, suspendue à une conception du Christ comme Vertu de Dieu.

Mais cette tentative de dépassement de l’anthropologie pragmatique s’effectue dans d’autres directions privilégiées, celles de la réflexion politique et juridico-morale. À la recherche de son identité, l’homme vertueux ne cesse de s’efforcer à en surprendre les signes – plus ou moins visibles – au sein d’un groupe social, d’une communauté nouménale, ou d’une Église constituée. Quel est l’objet, le sens et la logique interne de cette démarche, c’est ce qu’il faudrait ressaisir, afin de déceler, au-delà de l’aspect psychologique et esthétique du problème, le statut spécifique de la vertu.

1. Le mythe vertuiste

«La vertu antique ( 見福﨎精兀), écrit Hegel, avait une signification précise et sûre, car elle avait son contenu solide dans la substance du peuple, et elle se proposait comme but un bien effectivement réel, un bien déjà existant.» Comment contester l’exigence d’ 見福﨎精兀, quand celle-ci est conçue, suivant les termes de Gorgias, comme «la chose donnant à qui la possède la liberté pour lui-même et la domination sur les autres dans sa patrie»? L’ 見福﨎精兀, c’est d’abord la qualité propre d’une chose, ce qui la rend apte à remplir sa fonction, qu’il s’agisse d’une cithare, d’un cheval ou d’un discours. Aussi bien, en ce qui concerne l’homme, l’ 見福﨎精兀 est-elle ce en quoi se réalise sa nature propre, ce qui lui confère son excellence. Quoi de plus loin, en une première approche, du sens moral moderne du terme «vertu»!

Aussi bien est-on déconcerté de voir tant Platon au niveau du Ménon qu’Aristote dans l’Éthique à Nicomaque commencer par répondre aux questions de leur interlocuteur; et, plutôt que de s’interroger sur la nature de la vertu, se demander respectivement si la vertu s’enseigne et «quels moyens il faut employer pour devenir vertueux». Certes, les notions de justice et de vérité introduites par Platon le conduisent à réviser l’idéal d’ 見福﨎精兀 communément reçu. D’une part, la vertu est conçue dans le Théétète comme le résultat d’une fuite et d’une conversion, de l’autre elle apparaît au niveau du Philèbe comme art des dosages, sous la régulation de la norme suprême.

Pour Aristote, la réponse à la question posée est beaucoup plus immédiate. «Qu’il faille agir selon la droite raison, voilà ce que l’on accorde généralement; admettons-le donc comme point de départ.» Or la droite raison nous enseigne à entretenir et à ménager nos forces vives pour les mieux conserver. Ainsi, la vertu apparaît comme art de la mesure et science du placement, bien plus comme stratégie du bonheur, puisque, en tant qu’habitude, elle devient la source d’un plaisir spécifique, lié à la répétition. La vertu est essentiellement ce dans et par quoi l’homme se rend supérieur au destin, grâce à la maîtrise de ses passions et à l’exploitation de ses possibilités d’action. Elle est digne de louanges pour autant qu’elle réside dans une mise en œuvre effective de la liberté. Mais cette libération d’un pouvoir ne paraît encore receler aucun caractère proprement moral. «La juste moyenne obtient des éloges et le succès», écrit Aristote! À ce niveau apparaît l’équation heureuse de la vertu et de la réussite, «cette harmonie optimiste et païenne de prospérité et de vertu qui, suivant les termes de V. Jankélévitch, fait le fond de tout vertuisme eudémoniste», et qu’il appartint à Kant de définitivement briser.

On voit ici comment la vertu naît de la force reconnue. L’éloge de la vertu antique par Hegel rejoint ici l’apologie nietzschéenne de l’idéal de maîtrise dans une justification de l’ordre établi. «Il vaudrait mieux faire vouloir aux lois ce qu’elles peuvent, puisqu’elles ne peuvent que ce qu’elles veulent», écrivait Montaigne avant Pascal. Tout acte grand ne s’accomplit que dans l’amour, et il importe avant tout de chérir ce dans quoi nous nous affirmons, de la même manière que la mère chérit son enfant, c’est-à-dire en se mettant tout entière en lui. La question de savoir si l’homme est intéressé ou désintéressé s’effondre alors devant la mise en évidence d’un «intérêt supérieur», et la vertu prend pour source la passion assumée. L’«homme-mère» de Nietzsche s’avère ainsi être au-delà de la morale, dans la mesure où il refuse tout critère extérieur de validation pour son action. Et il s’écrie avec Périclès: «Notre audace s’est frayé un passage par terre et par mer, s’élevant partout d’impérissables monuments, en bien et en mal

Certes, Hegel, comme Nietzsche, dénonce dans l’idée d’une concordance entre vertu et bonheur l’illusion d’une nature humaine bonne en soi et constituée de telle sorte que l’excès de son plaisir lui nuit autant qu’à autrui. Nul, mieux que Spinoza, n’a sans doute répercuté dans sa philosophie morale cette idée d’une régulation spontanée qu’on trouve au fondement du libéralisme économique. «Le bonheur n’est pas la récompense de la vertu, mais la vertu elle-même.»

Cependant, le mythe vertuiste, développé par la bourgeoisie triomphante, s’ancre dans un optimisme de classe, non dans l’esprit d’un peuple. Et, sur ce point, la critique hégélienne va plus loin que celle de Nietzsche: si Périclès se situe au-delà de la morale, c’est parce que dans son action il actualise le génie de son peuple, ses mœurs, ses lois et son langage. Hegel appelle «empire éthique» le règne, en un lieu et un moment historique déterminés, de certains usages et coutumes. Aussi bien laisser s’exprimer la «substance éthique» de son peuple équivaut-il à épouser de l’intérieur une morale qu’on ne saurait certes qualifier de «provisoire». La morale est, en effet, moins éthique qu’éthologie, moins appréciation des actes qualifiés bons et mauvais sub specie aeternitatis que justification de l’opération par la mise en évidence de la force présidant à son accomplissement.

Mais c’est en même temps dire les limites de pareille conception. La substance éthique, lorsqu’elle est immédiatement dans son être, est une substance bornée, un esprit singulier. La conscience est encore en quelque sorte déterminée de l’extérieur et n’ose prendre sur elle de s’affirmer comme pure singularité. Toute la question est alors de savoir si la séparation lui est permise, et s’il est possible de ne pas prendre à la lettre la métaphore de la parturition, dont Nietzsche fait si grand usage. Doit-on reconnaître un individu à ses actes, et à eux seulement? Est-il de l’essence de la vertu de se montrer toujours «éclatante»?

2. Agonistique de la vertu

Dans l’éthique évangélique, il semble au contraire que la véritable vertu soit à décrypter sous une apparence grossière. D’une façon déconcertante, rien de la précellence et de la majesté temporelle ne doit se refléter dans les figures féminines par lesquelles un Giotto a représenté les vertus. Massives et vulgaires, elles sont plus proches de puissantes ménagères que de ces gracieuses silhouettes de déesses léguées par le Quattrocento. «Charité sans charité», charité portant un symbole dont elle ne semble point saisir le sens, disait le jeune Proust; présence entêtante d’une réalité imperméable à l’herméneutique.

S’agit-il d’innocence ou d’une apparence savamment calculée d’innocence? Il ne faut point qu’on puisse savoir, afin que l’homme vertueux ne se voie pas contraint de recueillir le bénéfice mondain de sa pratique vertueuse. Ainsi, l’exigence de duplicité est incontournable chez celui que Kierkegaard appelle «témoin de la vérité». Celui-ci, renonçant à lui-même pour exprimer le général, ne peut qu’ignorer l’idéal de maîtrise, et ne saurait par ailleurs espérer repos, compréhension ou sympathie, de quelque ordre que ce soit. Dans une relation immédiate et de tous instants à la divinité, le «héros de la foi» atteste seulement par sa présence la possibilité de l’impossible, l’intrication de l’infini au fini et la réitération perpétuée du mouvement généralisateur de la foi. La vertu est héroïque ou elle n’est pas. Cependant, à voir ce témoin, nous dit Kierkegaard, «on croirait un scribe qui a perdu son âme dans la comptabilité en partie double, tant il est méticuleux». Nous sommes là bien loin de cette forme glorieuse et ostentatoire du sublime qu’on trouve chez un Corneille ; loin que l’homme ait à s’effacer pour faire triompher la vertu, c’est la vertu elle-même qui pour Cinna doit s’élever à la hauteur de l’homme:
DIR
\
S’il est pour me trahir des esprits assez bas,Ma vertu pour le moins ne me trahira pas;Vous la verrez, brillante au bord des précipices,Se couronner de gloire en bravant les supplices.../DIR

Deux agonistiques de la vertu sont ici confrontées; dans l’une la vertu triomphe de la lâcheté, dans l’autre c’est sur elle-même qu’il lui faut remporter la victoire. La première dresse l’un contre l’autre héros et homme vulgaire, la seconde met en évidence l’indigence de l’homme à exhiber les signes de sa sublimité. La vertu semble là possible; ici c’est son absence qu’il s’agit de rendre sensible.

Cependant, dans un cas comme dans l’autre le ressort de la vertu est bien le courage moral. «La vertu n’appartient qu’à un être faible par sa nature et fort par sa volonté», écrit Rousseau au cinquième chapitre de L’Émile ; ce qu’il commente dans une lettre à Monsieur de Franquières: «Il n’y a point de vertu sans combat, il n’y en a point sans victoire. La vertu ne consiste pas seulement à être juste, mais à l’être en triomphant de ses passions, en régnant sur son propre cœur.» Par suite – et tel est bien le paradoxe –, l’homme ne saurait être vertueux à l’état de nature. Certes, l’innocence – ou plutôt la «bonté», pour parler le langage de Rousseau – caractérise tant l’homme primitif que l’enfant chez lequel ne se sont pas encore éveillées les passions. Certes, il s’agit là d’un instinct plus sûr que la loi de la vertu, car le danger est moins grand de contredire son penchant que de contredire son devoir. Mais la vertu a davantage de «pureté» que la bonté; et si la vie sociale semble à Rousseau préférable à l’état de nature, c’est parce qu’elle élève l’homme à un niveau supérieur en le forçant à devenir vertueux. Aussi bien, tant le pacte pédagogique que le pacte politique reflètent-ils chez l’homme la volonté de «s’assujettir à la raison» et d’être en quelque sorte contraint à la liberté.

Demeure néanmoins chez Rousseau la nostalgie d’une vertu qui naîtrait spontanément, d’une vertu qui serait immédiatement attrayante, telle «la plus douce des voluptés». «Ô vertu, se lamente-t-il, science sublime des âmes simples, faut-il donc tant de peines et d’appareil pour te connaître? Tes principes ne sont-ils pas gravés dans tous les cœurs? »

Notons ici ce déplacement fondamental: les signes de la vertu sont déchiffrables comme dans la morale orgueilleuse des maîtres, et à la différence de ce qui se passe dans la morale évangélique, où seul est juge «celui qui voit dans les cœurs». Cependant, le mythe vertuiste d’une harmonie entre vertu et succès est détruit au profit d’une nouvelle équation: celle entre volonté pure et volonté générale. Il ne s’agit pas tant de chercher le ressort de la vertu que de mettre en évidence sa source dans un cœur «pur», désireux d’acquérir des titres à la reconnaissance universelle. Le problème n’est pas tant d’affirmer l’homme ou la race que de promouvoir sous le nom de vertu un idéal qui soit universalisable.

3. La vertu créatrice

Ainsi est formulée l’idée romantique d’une «loi du cœur». Cependant, que cette notion recouvre une simple nostalgie, et qu’elle ne puisse pas même servir de pierre de touche à une lutte authentiquement révolutionnaire, voilà ce que l’histoire, la littérature et la philosophie de la fin du XVIIIe siècle se sont appliquées à démontrer.

D’une part, la loi du cœur, justement par le fait de son actualisation, «cesse, comme le dit Hegel, d’être la loi du cœur»: en effet, dans le contenu d’un cœur, les autres hommes ne trouvent pas accomplie la loi de leur propre cœur. D’autre part, la vertu subjective, qui se guide sur le seul sentiment, entraîne avec elle la plus redoutable tyrannie; prendre «au sérieux» la vertu conduit à faire régner la suspicion généralisée.

Enfin, la folie et la mort menacent le cœur présomptueux qui seul et au nom de ses principes voudrait bouleverser le cours du monde. L’on ne saurait impunément se poser comme «redresseur de torts» et adopter une attitude qui, pour se maintenir, exige la transformation du simple orgueil en mépris. La vertu étant seule posée comme réelle, le monde devient ce qui doit être détruit purement et simplement, ou bien – cas plus grave pour le sujet lui-même – ce qui n’est plus digne de son intérêt. Il s’agit là de ce «déclin du monde» qu’il est revenu à Freud de caractériser, dans l’étude du cas du président Schreber, comme emblème ou soleil noir de la désespérance psychotique.

Le cœur se révèle dès lors impuissant à légiférer, et la conscience qui avait cherché son actualisation immédiate s’aperçoit de son néant face à l’essence universelle. La loi apparaît en ce moment décisif comme l’essentiel, et l’individualité comme ce qui doit être supprimé, aussi bien dans la conscience de l’individualité vertueuse que dans le cours du monde. La «discipline vraie» de la vertu consiste ainsi dans le sacrifice de la personnalité intégrale, sacrifice qui seul nous donne «l’assurance et la preuve, suivant les termes de Hegel, que la conscience de soi n’est plus liée et fixée à des singularités». Par la suppression de l’individualité, «on fait place à l’en-soi du cours du monde», c’est-à-dire qu’on permet à l’«ordre universel» qui en est l’essence d’émerger comme réalité.

On retrouve donc ici cette notion, qui faisait déjà le cœur de la conception platonicienne de la vertu, d’«ordre du monde» à restituer et à promouvoir par la pratique de la justice. Celle-ci, définie dans La République comme la capacité d’accomplir la tâche qui est nôtre, confère à toutes les autres vertus – sagesse, courage et tempérance – la capacité de se produire, et, une fois qu’elles sont produites, «sauvegarde leur existence». Cependant, la pratique de ces vertus exige un renoncement qui seul permet d’acquérir la pensée de l’ordre, laquelle est l’exercice de purification par excellence ( 見見福猪礼﨟). Échanger des plaisirs contre des plaisirs, des peines contre des peines, cela «constitue cette sorte de vertu qui est une peinture en trompe-l’œil». Le vrai, au contraire, est «une purification à l’égard de tout ce qui ressemble à ces états». La vertu apparaît ainsi comme le consentement au dépouillement. Elle ne demande pas tant qu’on s’ajoute quelque chose, mais au contraire qu’on retranche tout ce qui empêche la pensée de se tourner vers la vérité.

Mais comment alors concevoir autrement que comme une grâce cette vertu qui naît d’une conversion à Dieu bien plus que d’une lutte contre le mal? «En général, écrit Plotin, nous évitons les maux; mais notre volonté propre n’est pas de les éviter: elle est plutôt de ne pas avoir à les éviter .» Aussi – dans un autre registre – saint Augustin déclare-t-il à propos des philosophes que leur illusion réside dans la croyance où ils sont d’être responsables de leur vertu, alors qu’il importe avant tout de «demander» au Seigneur ce que seul il est apte à faire éclore. «La vertu n’est autre chose que d’aimer ce qu’on doit aimer», c’est-à-dire Dieu, dont l’ordre est d’amour. «Sans la vertu véritable, disait Plotin, Dieu n’est qu’un mot.» Augustin renverse la proposition: sans la foi qui est amour, la vertu n’est que faux-semblant.

Il est revenu à Malebranche de préciser la définition augustinienne de la vertu qui devient alors «l’amour dominant , habituel et libre de l’ordre immuable»: en effet, il importe avant tout au philosophe de distinguer l’ordre du mérite et celui de la grâce. «La foi est un don de Dieu, qui ne se mérite point: mais l’intelligence ne se donne ordinairement qu’aux mérites. La foi est pure grâce en tous sens: mais l’intelligence de la vérité est tellement grâce qu’il faut la mériter par le travail ou la coopération à la grâce.» Au cercle augustinien du don et de la demande correspond celui de la grâce et du mérite.

Mais – Kant nous l’a enseigné – l’un comme l’autre ne font que représenter le cercle d’une liberté connue dans son seul effet, alors qu’elle n’est effectivement réelle que dans son principe ou intention. Sans l’acte moral, la liberté ne saurait être postulée; sans la liberté, l’acte moral ne saurait avoir été. La vertu ne peut pas plus être naturelle que la nature vertueuse, sauf si la nature change de sens pour devenir nouménale, sauf si la vertu s’inscrit dans le cours du monde pour devenir sainteté.

En essayant d’établir ce qui est du ressort de la «raison pratique» – de ce que Malebranche appelle la «force» et la «liberté de l’esprit» –, Kant croit pouvoir dégager, eu égard aux fins suprêmes de la raison, des «lois de la moralité» qui ne se réduisent pas à de simples conseils de prudence. Si la liberté de l’homme consiste dans son autonomie, alors la raison ne doit jamais être pathologiquement déterminée, mais trouver en elle-même le principe de sa détermination: la volonté doit être conçue comme instituant une législation universelle. Aussi bien peut-on établir une «doctrine de la vertu» déterminant les «devoirs de la vertu», autrement dit les actes dans lesquels la force morale de la volonté, c’est-à-dire son autonomie, se manifeste à l’évidence: envers soi-même, devoir d’accroissement de sa propre perfection; à l’égard d’autrui, devoirs d’amour et de respect.

La vertu conduit le sujet à assumer le manque fondamental de son existence, à prévenir le défaut de l’autre à l’assister dans la quotidienneté, et à justifier l’absence de l’être à lui-même. Le propre du plaisir est, en effet, en quelque sorte de nous donner «corps en l’autre», l’individu se jetant dans la vie pour en cueillir les fruits; mais la vertu est issue d’une colère, d’un désir d’être reconnu par l’autre, d’être «pour lui» comme valeur. Entre les deux possibilités «jouir ou ne pas jouir», tout se passe comme si la vertu trouvait une «troisième solution» lui permettant de sortir du conflit. En ce sens – comme affirmation du pouvoir de la conscience de soi par-delà la vie et la mort –, la vertu apparaît bien dans l’impérialisme du désir passionné, comme «volonté de puissance». Mais la vertu tend à découvrir la vanité d’une colère portée par un individu isolé. Elle prétend alors à la communication universelle, visant non plus seulement la reconnaissance de soi-même par l’autre, mais de l’autre par soi. Tel apparaît le «piège» dressé par la vertu. Dans l’illusion qu’il existe un langage universel, par la médiation duquel je puis me connaître en l’Autre, et l’Autre en moi, la conscience vertueuse tantôt condamne le monde existant, tantôt le justifie. Elle le condamne, parce que le bien est à réaliser. Elle le justifie, car elle ne saurait trouver foncièrement mauvais ce cours du monde, qu’il soit conçu comme créé par Dieu ou par d’autres consciences à elle semblables, et auxquelles elle ne saurait sans arrogance dénier la vertu. Par suite, si l’on conçoit la vertu comme vouée à l’expression, comment pourrait-elle éviter une rhétorique qui engendre ennui et suspicion? La répétition ne saurait être possible dans le fini, et la moralité s’épuise et se pervertit dans sa manifestation.

4. Vertu et sublimation

La vertu se voudrait une réponse donnée par avance aux stimulations fortuites de l’existence, elle a pour ambition de mettre en quelque sorte le sujet au-dessus de son destin. Mais à quel prix y réussirait-elle? Socrate, disait Kierkegaard, jugeait tout avec l’impassibilité d’un mort. Serait-ce que la vertu ne puisse appartenir qu’à un mort, dont la seule ruse consisterait à nous faire croire qu’il est encore vivant? La vertu est abstinence, recueillement, «silence des passions», écrivait Rousseau.

Mais, si la vertu a aujourd’hui encore un sens, c’est parce que sous ce terme nous désignons une force, dont nous aimerions dire qu’elle fait autorité en son genre. La vertu, c’est cette qualité dans laquelle le sujet parvient à s’exprimer, cet ordre qui se constitue progressivement, en dehors de tout projet conscient, ce désir que le courage consiste à contrecarrer le moins possible dans ses manifestations. En ce sens, le principe de la vertu est au-delà de la morale, au-delà du fini et au-delà de la mesure. Et, certes, vouloir se conformer à une législation universelle, c’est alors agir comme si, soi-même, l’on était mort. «Il faut, écrit Nietzsche, qu’une vertu soit notre création, notre défense, la nécessité la plus personnelle dans le besoin: sous toute autre acception, elle n’est qu’une menace.»

Créatrice, la vertu l’est parce que le ressort de sa création lui échappe, qu’elle a voulu l’oublier pour mieux développer sa tendance à la perversion et à la déviance, mais dans une forme nouvelle qu’elle a su inventer. Si la sublimation est une perversion originale et qui réussit, alors la vertu issue du besoin est la sublimation même. «L’impuissance originelle de l’être humain, écrit Freud, devient ainsi la source première de ses motifs moraux.» Quel est en effet le prix de la morale, sinon cette stratégie grâce à laquelle nous nous rendons à autrui tolérable, et apprenons à supporter l’autre?

On comprend mieux alors comment la recherche d’une hodologie s’est exprimée historiquement sous la forme d’une classification des vertus, théologales et contemplatives, mais aussi cardinales et génératrices de points de repère: justice dans l’échange, tempérance face aux désirs inconciliables, force dans la volonté, prudence dans la considération. Et quoi d’étonnant si les trois sœurs de la mythologie dont nous parle Freud, et qui représentent respectivement la mère, l’épouse et la mort, s’associent dans notre mémoire aux trois filles de Job, «toutes plus belles l’une que l’autre», et dont Grégoire le Grand nous dit qu’elles figurent les trois vertus théologales: foi dans le Créateur, espérance en cette «vallée de larmes», charité d’une définitive consolation...

vertu [ vɛrty ] n. f.
• 1080 « courage; force physique; sagesse »; lat. virtus « mérite de l'homme (vir) »
I(XIIe) Vx ou didact. ALA VERTU.
1Vx Énergie morale; force d'âme. cœur, courage. « Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu » (P. Corneille). « La naissance n'est rien où la vertu n'est pas » (Molière). valeur.
Spécialt Courage militaire.
2Vieilli Force avec laquelle l'homme tend au bien; force morale appliquée à suivre la règle, la loi morale définie par la religion et la société ( morale). « la vertu est toute dans l'effort » (France). « la vertu, c'est ce que l'individu peut obtenir de soi de meilleur » (A. Gide). « L'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu » (La Rochefoucauld). Ostentation de vertu. pharisaïsme, tartuferie. Loc. fam. Il a de la vertu : il a du mérite (à faire cela).
3Littér. Conduite, vie vertueuse. Un prince « qui chérit la vertu, qui sait punir le crime » (P. Corneille).
4Vieilli ou plaisant Chasteté ou fidélité sentimentale, conjugale (d'une femme). honnêteté. « Cet infidèle mari qui semblait l'engager à commettre des fautes en taxant sa vertu d'insensibilité » (Balzac). Loc. Femme de petite vertu, de mœurs légères. — Dragon de vertu.
5(Sens objectif) La règle morale, le principe qui pousse à la vertu (2o). « Ô vertu, science sublime des âmes simples » (Rousseau). Suivre le chemin, le sentier de la vertu.
B UNE,LES VERTUS.
1Disposition constante à accomplir une sorte d'actes moraux par un effort de volonté; qualité portée à un haut degré. « C'est une grande et rare vertu que la patience » (A. Gide). « les vertus bourgeoises, et particulièrement le goût de la propriété et de l'épargne » (Chardonne). Parer qqn de toutes les vertus, lui attribuer toutes les qualités. — Faire de nécessité vertu. Relig. Les quatre vertus cardinales : courage, justice, prudence, tempérance. Les trois vertus théologales : charité, espérance, foi. « Toutes les vertus d'humilité, de pardon, de charité, d'abnégation, de dureté pour soi-même, vertus qu'on a nommées à bon droit chrétiennes » (Renan).
2Plur. Relig. chrét. Anges du second chœur du second ordre (ou seconde hiérarchie). Les Vertus et les Trônes.
II(XIIe)
1Principe qui, dans une chose, est considéré comme la cause des effets qu'elle produit. efficacité, énergie, faculté, force, 2. pouvoir, propriété. Vertu magique, occulte. Vertu médicale, curative. « ce je ne sais quoi de magique, où sans doute résident leurs vertus étrangement thérapeutiques [des plantes] » (Bosco).
2(Abstrait) 2. pouvoir. C'est « sur cette vertu réparatrice du temps que les romanciers et les poètes ont insisté » (Sartre).
3Loc. EN VERTU DE... : par le pouvoir de... — Dr. « Tout citoyen appelé ou saisi en vertu de la loi, doit obéir à l'instant » ( DÉCLARATION DES DROITS DE L'HOMME ). Cour. Au nom de. En vertu des principes démocratiques. En vertu de quoi. pourquoi (I).
⊗ CONTR. Lâcheté; défaut, vice. Immoralité, imperfection. Débauche, libertinage.

vertu nom féminin (latin virtus, -utis) Disposition spirituelle à agir avec persévérance en accord avec la loi divine. Disposition particulière pour tel devoir, telle bonne action : La vertu de modestie. Chasteté féminine : Attenter à la vertu d'une femme. Qualité, propriété particulièrement bonne, efficace de quelque chose ; pouvoir, propriété : Les principales vertus d'une plante. Représentation allégorique des vertus de la théologie chrétienne. (Avec une majuscule) Pendant la Révolution, figure qui remplaçait la dame dans les jeux de cartes. ###● vertu (citations) nom féminin (latin virtus, -utis) Antonin Artaud Marseille 1896-Ivry-sur-Seine 1948 L'obsession des femmes est vitale, elle correspond à un besoin de vertu. Les Nouvelles Révélations de l'être Gallimard Théodore Agrippa d'Aubigné près de Pons, Saintonge, 1552-Genève 1630 Mais le vice n'a point pour mère la science, Et la vertu n'est pas fille de l'ignorance. Les Tragiques Honoré de Balzac Tours 1799-Paris 1850 On reproche sévèrement à la Vertu ses défauts, tandis qu'on est plein d'indulgence pour les qualités du Vice. La Vieille Fille Henri Barbusse Asnières 1873-Moscou 1935 Combien de crimes dont ils ont fait des vertus en les appelant nationales ! Le Feu Flammarion Pierre Laurent Buirette, dit Dormont de Belloy Saint-Flour 1727-Paris 1775 Académie française, 1771 Hélas ! qu'aux cœurs heureux les vertus sont faciles ! Gabrielle de Vergy Nicolas Boileau, dit Boileau-Despréaux Paris 1636-Paris 1711 […] Ami de la vertu plutôt que vertueux. Épîtres Commentaire Brossette assure que Boileau considérait ce vers comme « un des plus beaux et un des plus sensés qu'il ait faits ». Jacques Bénigne Bossuet Dijon 1627-Paris 1704 […] Dans les grandes actions il faut uniquement songer à bien faire, et laisser venir la gloire après la vertu. Oraison funèbre de Louis de Bourbon, prince de Condé Robert Brasillach Perpignan 1909-Montrouge 1945 Les deux seules vertus auxquelles je crois : la hauteur et l'espérance. Lettre à un soldat de la classe 60 Les Sept Couleurs Jean Calvin, de son vrai nom Cauvin Noyon, Oise, 1509-Genève 1564 Nous ne sommes que terre et poudre et toutes nos vertus ne sont que fumée qui s'écoule et s'évanouit. Sermon sur la Résurrection Alfred Capus Aix 1858-Neuilly 1922 Académie française, 1914 Dans le pardon de la femme, il y a de la vertu ; mais dans celui de l'homme, il y a du vice. La Traversée L'Illustration André de Chénier Constantinople 1762-Paris 1794 Qu'aimable est la vertu que la grâce environne ! L'Aveugle Pierre Corneille Rouen 1606-Paris 1684 Ta vertu met ta gloire au-dessus de ton crime. Horace, V, 3, Tulle Pierre Corneille Rouen 1606-Paris 1684 Ô Ciel ! Que de vertus vous me faites haïr ! La Mort de Pompée, III, 4, Cornélie Pierre Corneille Rouen 1606-Paris 1684 Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne ; Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne. Polyeucte, IV, 3, Polyeucte Pierre Corneille Rouen 1606-Paris 1684 Ta vertu m'est connue. Polyeucte, I, 4, Félix à Pauline Pierre Corneille Rouen 1606-Paris 1684 Amour, sur ma vertu prends un peu moins d'empire ! Suréna, I, 2, Eurydice Prosper Jolyot de Crais-Billon, dit Crébillon fils Paris 1707-Paris 1777 […] S'il est vrai qu'il y ait peu de héros pour les gens qui les voient de près, je puis dire aussi qu'il y a, pour leur sopha, bien peu de femmes vertueuses. Le Sopha Fernand Crommelynck Paris 1886-Saint-Germain-en-Laye 1970 Vertu des filles, vertu mineure et secrète, qui se perd en se prouvant. Tripes d'or Gallimard René Descartes La Haye, aujourd'hui Descartes, Indre-et-Loire, 1596-Stockholm 1650 Les plus grandes âmes sont capables des plus grands vices aussi bien que des plus grandes vertus. Discours de la méthode Denis Diderot Langres 1713-Paris 1784 Il n'y a dans ce monde que la vertu et la vérité qui soient dignes de m'occuper. Entretiens Georges Duhamel Paris 1884-Valmondois, Val-d'Oise, 1966 Académie française, 1935 C'est la faute qui fait la vertu. Tel qu'en lui-même Mercure de France Gaston Arman de Caillavet Paris 1869-Essendiéras, Dordogne, 1915 et Robert Pellevé de La Motte-Ango, marquis de Flers Pont-l'Évêque 1872-Vittel 1927 Académie française, 1920 Si vertueuse que soit une femme, c'est sur sa vertu qu'un compliment lui fait le moins de plaisir. L'Amour veille Librairie théâtrale Anatole François Thibault, dit Anatole France Paris 1844-La Béchellerie, Saint-Cyr-sur-Loire, 1924 Académie française, 1896 […] La vertu, comme le corbeau, niche dans les ruines. Elle habite les creux et les rides du corps. La Rôtisserie de la reine Pédauque Calmann-Lévy saint François de Sales château de Sales, près de Thorens, Savoie, 1567-Lyon 1622 Entre les exercices des vertus, nous devons préférer celui qui est plus conforme à notre devoir, et non pas celui qui est plus conforme à notre goût. Introduction à la vie dévote Charles de Gaulle Lille 1890-Colombey-les-Deux-Églises 1970 […] L'esprit militaire, l'art des soldats, leurs vertus sont une partie intégrante du capital des humains. Le Fil de l'épée Plon Charles de Gaulle Lille 1890-Colombey-les-Deux-Églises 1970 […] Les armes ont cette vertu d'ennoblir jusqu'aux moins purs. La France et son armée Plon Pierre Gaxotte Revigny, Meuse, 1895-Paris 1982 Académie française, 1953 Dans les périodes de troubles, rien n'est plus commun que l'alliance du vice audacieux et de la vertu turbulente. Thèmes et variations, Propos sur la liberté Fayard Jean Genet Paris 1910-Paris 1986 C'est en haussant à hauteur de vertu, pour mon propre usage, l'envers des vertus communes que j'ai cru pouvoir obtenir une solitude morale où je ne serai pas rejoint. Pompes funèbres Gallimard André Gide Paris 1869-Paris 1951 Quand nous sommes jeunes, nous souhaitons de chastes épouses, sans savoir tout ce que nous coûtera leur vertu. Les Faux-Monnayeurs Gallimard André Gide Paris 1869-Paris 1951 Nous entrons dans une époque où le libéralisme va devenir la plus suspecte et la plus impraticable des vertus. Journal Gallimard Jean Giono Manosque 1895-Manosque 1970 La première vertu révolutionnaire, c'est l'art de faire foutre les autres au garde-à-vous. Le Hussard sur le toit Gallimard Jean Giraudoux Bellac 1882-Paris 1944 La vertu est la faiblesse des militaires forts et la cuirasse des magistrats faibles. Pour Lucrèce, I, 7, Armand Grasset Joseph Arthur, comte de Gobineau Ville-d'Avray 1816-Turin 1882 Être heureux, c'est une vertu et une des plus puissantes. Les Pléiades Jules Huot de Goncourt Paris 1830-Paris 1870 et Edmond Huot de Goncourt Nancy 1822-Champrosay, Essonne, 1896 L'excès en tout est la vertu de la femme. Journal Fasquelle Remy de Gourmont Bazoches-au-Houlme, Orne, 1858-Paris 1915 Le génie et la vertu ne s'accrochent que par hasard. Ce n'est pas chez les grands hommes qu'il faut aller chercher les modèles pour les ordinaires et nécessaires vertus sociales. Promenades littéraires Mercure de France Claude Adrien Helvétius Paris 1715-Paris 1771 L'art du politique est de faire en sorte qu'il soit de l'intérêt de chacun d'être vertueux. Notes, maximes et pensées Joseph Joubert Montignac, Corrèze, 1754-Villeneuve-sur-Yonne 1824 Tout s'apprend, même la vertu. Pensées Marcel Jouhandeau Guéret 1888-Rueil-Malmaison 1979 Les vertus sont sujettes à des vices particuliers qui les rendent inutiles. Algèbre des valeurs morales Gallimard Marcel Jouhandeau Guéret 1888-Rueil-Malmaison 1979 On ne perd pas sa réputation aussi vite que sa vertu. Léonora ou les Dangers de la vertu Gallimard Jean de La Bruyère Paris 1645-Versailles 1696 Si la noblesse est vertu, elle se perd par tout ce qui n'est pas vertueux ; et si elle n'est pas vertu, c'est peu de chose. Les Caractères, De quelques usages Jean de La Bruyère Paris 1645-Versailles 1696 S'il est ordinaire d'être vivement touché des choses rares, pourquoi le sommes-nous si peu de la vertu ? Les Caractères, Du mérite personnel Pierre Choderlos de Laclos Amiens 1741-Tarente 1803 Le scélérat a ses vertus, comme l'honnête homme a ses faiblesses. Les Liaisons dangereuses Alphonse de Prât de Lamartine Mâcon 1790-Paris 1869 La gloire ne peut être où la vertu n'est pas. Premières Méditations poétiques, l'Homme Julien Offray de La Mettrie Saint-Malo 1709-Berlin 1751 Il y a tant de plaisir à faire du bien, à sentir, à connaître celui qu'on reçoit, tant de contentement à pratiquer la vertu […] que je tiens pour assez puni, quiconque a le malheur de n'être pas né vertueux. L'Homme machine François, duc de La Rochefoucauld Paris 1613-Paris 1680 […] Ce n'est pas toujours par valeur et par chasteté que les hommes sont vaillants et que les femmes sont chastes. Maximes François, duc de La Rochefoucauld Paris 1613-Paris 1680 La faiblesse est plus opposée à la vertu que le vice. Maximes François, duc de La Rochefoucauld Paris 1613-Paris 1680 L'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu. Maximes François, duc de La Rochefoucauld Paris 1613-Paris 1680 Nos vertus ne sont le plus souvent que des vices déguisés. Maximes François, duc de La Rochefoucauld Paris 1613-Paris 1680 On ne méprise pas tous ceux qui ont des vices, mais on méprise tous ceux qui n'ont aucune vertu. Maximes François, duc de La Rochefoucauld Paris 1613-Paris 1680 La vertu n'irait pas si loin si la vanité ne lui tenait compagnie. Maximes François, duc de La Rochefoucauld Paris 1613-Paris 1680 Les vertus se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves se perdent dans la mer. Maximes François, duc de La Rochefoucauld Paris 1613-Paris 1680 Les vices entrent dans la composition des vertus, comme les poisons entrent dans la composition des remèdes. Maximes François, duc de La Rochefoucauld Paris 1613-Paris 1680 Les vertus sont frontières des vices. Réflexions diverses Isidore Ducasse, dit le comte de Lautréamont Montevideo 1846-Paris 1870 La modération des grands hommes ne borne que leurs vertus. Poésies, II Jules Lemaitre Vennecy, Loiret, 1853-Tavers, Loiret, 1914 Académie française, 1895 Un acte vertueux, c'est l'œuvre d'art permise à ceux qui ne sont pas artistes. Texte autographe reproduit dans l'Anthologie des poètes français contemporains de G. Walch Delagrave Gaston, duc de Lévis Paris, 1764-Paris 1830 Académie française, 1816 L'habitude de la sagesse dispense presque toujours de la vertu. Pensées détachées Maurice Maeterlinck Gand 1862-Nice 1949 Une vertu n'est qu'un vice qui s'élève au lieu de s'abaisser ; et une qualité n'est qu'un défaut qui sait se rendre utile. Le Double Jardin Fasquelle Nicolas Malebranche Paris 1638-Paris 1715 Pauvre Caton, tu t'imagines que ta vertu t'élève au-dessus de toutes choses. De la recherche de la vérité Louis Carette, dit Félicien Marceau Cortemberg, Belgique, 1913 Académie française, 1975 La vertu peut dissiper autant que l'inconduite. Les Années courtes Gallimard Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux Paris 1688-Paris 1763 Il faut que la terre soit un séjour bien étranger pour la vertu, car elle ne fait qu'y souffrir. La Vie de Marianne Clément Marot Cahors 1496-Turin 1544 Vertu n'a pas en amour grand'prouesse. Chansons, XIX Charles Maurras Martigues 1868-Saint-Symphorien 1952 Académie française, 1938 On est plus libre à proportion qu'on est meilleur. Au signe de Flore Grasset Henri Michaux Namur 1899-Paris 1984 Qui a ses aises dans le vice, trouvera agitation dans la vertu. Tranches de savoir Cercle des Arts Jules Michelet Paris 1798-Hyères 1874 La liberté, pour qui connaît les vices obligés de l'esclave, c'est la vertu possible. Le Peuple, 1re partie, ch. 1 Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière Paris 1622-Paris 1673 J'aime mieux un vice commode Qu'une fatigante vertu. Amphitryon, I, 4, Mercure Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière Paris 1622-Paris 1673 Non, non, la naissance n'est rien où la vertu n'est pas. Dom Juan, IV, 4, Dom Louis Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière Paris 1622-Paris 1673 […], les verrous et les grilles Ne font pas la vertu des femmes ni des filles. L'École des maris, I, 2, Ariste et III, 5, Sganarelle Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière Paris 1622-Paris 1673 Il faut parmi le monde, une vertu traitable ; À force de sagesse on peut être blâmable. Le Misanthrope, I, 1, Philinte Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière Paris 1622-Paris 1673 Où la vertu va-t-elle se nicher ? Commentaire Dans sa Vie de Molière — simple reprise de l'ouvrage de Grimarest (1706) —, Voltaire raconte qu'un mendiant lui ayant rendu la pièce dont il avait pu croire qu'elle lui avait été donnée par mégarde, Molière, touché, lui en donna une seconde en faisant la réflexion ci-dessus. Évariste Désiré de Forges, chevalier puis vicomte de Parny île Bourbon, aujourd'hui la Réunion, 1753-Paris 1814 Académie française, 1803 Une indifférence paisible Est la plus sage des vertus. Élégies Blaise Pascal Clermont, aujourd'hui Clermont-Ferrand, 1623-Paris 1662 Ce que peut la vertu d'un homme ne se doit pas mesurer par ses efforts, mais par son ordinaire. Pensées, 352 Commentaire Chaque citation des Pensées porte en référence un numéro. Celui-ci est le numéro que porte dans l'édition Brunschvicg — laquelle demeure aujourd'hui la plus généralement répandue — le fragment d'où la citation est tirée. Francis Ponge Montpellier 1899-Le Bar-sur-Loup 1988 L'amour-propre et la prétention sont les premières vertus. À leurs limites, se définit la personne. Le Grand Recueil, Entretien avec Breton et Reverdy Gallimard Jean Prévost Saint-Pierre-lès-Nemours 1901-près de Sassenage, Vercors, 1944 Robespierre, Lamartine ou Wilson au pouvoir gâchent tout par leur vertu. Les Caractères Albin Michel Jules Renard Châlons, Mayenne, 1864-Paris 1910 L'homme naît avec ses vices ; il acquiert ses vertus. Journal, 26 juillet 1899 Gallimard Jules Renard Châlons, Mayenne, 1864-Paris 1910 La prudence n'est qu'une qualité : il ne faut pas en faire une vertu. Journal, 8 avril 1897 Gallimard Nicolas Edme Rétif, dit Restif de La Bretonne Sacy, Yonne, 1734-Paris 1806 La plus vertueuse des femmes n'est qu'une coquette plus raffinée. […]. Le Paysan perverti ou les Dangers de la ville Jean-François Paul de Gondi, cardinal de Retz Montmirail 1613-Paris 1679 Il y a certains défauts qui marquent plus une bonne âme que certaines vertus. Mémoires Antoine Rivaroli, dit le Comte de Rivarol Bagnols-sur-Cèze 1753-Berlin 1801 Malheureusement il y a des vertus qu'on ne peut exercer que quand on est riche. Fragments et pensées politiques Jules Romains, pseudonyme littéraire devenu ensuite le nom légal de Louis Farigoule Saint-Julien-Chapteuil, Haute-Loire, 1885-Paris 1972 Académie française, 1946 Nous sommes tant sur terre, tant Qui n'avons pas besoin de guerre Pour nous enivrer de vertu. Ode génoise Camille Bloch Pierre de Ronsard château de la Possonnière, Couture-sur-Loir, 1524-prieuré de Saint-Cosme-en-l'Isle, près de Tours, 1585 Un roi sans la vertu porte le sceptre en vain. Discours, Institution pour l'adolescence du roi très chrétien, Charles neuvième du nom Jean Rostand Paris 1894-Ville-d'Avray 1977 Académie française, 1959 Ce qui ôte au vice un peu de sa dignité, c'est qu'il est toujours, par quelque endroit, le parasite de la vertu. Inquiétudes d'un biologiste Stock Jean Rostand Paris 1894-Ville-d'Avray 1977 Académie française, 1959 Ce héros est peut-être bien coupable de n'être pas allé plus haut dans la vertu, ce scélérat bien méritant de n'être pas allé plus bas dans le crime. Pensées d'un biologiste Stock Jean de Rotrou Dreux 1609-Dreux 1650 Et que l'or est un charme à la vertu fatal ! Laure persécutée, II, 7 Donatien Alphonse François, comte de Sade, dit le marquis de Sade Paris 1740-Charenton 1814 Très souvent une vertu n'est rien moins qu'une grande action, et plus souvent encore une grande action n'est qu'un crime. Juliette Donatien Alphonse François, comte de Sade, dit le marquis de Sade Paris 1740-Charenton 1814 Il n'y a pas d'horreur qui n'ait été divinisée, pas une vertu qui n'ait été flétrie. La Philosophie dans le boudoir Louis Antoine Léon Saint-Just Decize 1767-Paris 1794 Les vertus farouches font les mœurs atroces. Esprit de la Révolution et de la Constitution en France Louis Antoine Léon Saint-Just Decize 1767-Paris 1794 Il faut ramener toutes les définitions à la conscience : l'esprit est un sophiste qui conduit les vertus à l'échafaud. Fragments sur les institutions républicaines Georges Schéhadé Alexandrie 1907-Paris 1989 C'est dans la vertu qu'on rencontre les pires excès. Histoire de Vasco Gallimard Étienne Pivert de Senancour Paris 1770-Saint-Cloud 1846 Jouis, il n'est pas d'autre sagesse ; fais jouir ton semblable, il n'est pas d'autre vertu. Sur les généralités actuelles Hippolyte Adolphe Taine Vouziers 1828-Paris 1893 Académie française, 1878 Le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre. Histoire de la littérature anglaise, Introduction Paul Valéry Sète 1871-Paris 1945 La facilité n'explique pas tout ; et le vice a ses sentiers aussi ardus que ceux de la vertu. Moralités Gallimard Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues Aix-en-Provence 1715-Paris 1747 Le vice fomente la guerre ; la vertu combat. Réflexions et Maximes François Marie Arouet, dit Voltaire Paris 1694-Paris 1778 Les mortels sont égaux ; ce n'est point la naissance, C'est la seule vertu qui fait leur différence. Le Fanatisme ou Mahomet le prophète, I, 4, Omar Commentaire Ces deux vers sont repris par Voltaire de sa propre tragédie Ériphyle, 1732 (II, 1, Alcméon). François Marie Arouet, dit Voltaire Paris 1694-Paris 1778 Il a porté toutes les vertus des héros à un excès où elles sont aussi dangereuses que les vices opposés. Histoire de Charles XII Charles XII François Marie Arouet, dit Voltaire Paris 1694-Paris 1778 Dieu fit du repentir la vertu des mortels. Olympie, II, 2, l'hiérophante Horace, en latin Quintus Horatius Flaccus Venusia, Apulie, 65-Rome ? 8 avant J.-C. La vertu est un moyen terme entre deux vices et à mi-chemin des deux. Virtus est medium vitiorum et utrimque reductum. Épîtres, I, XVIII, 9 Sénèque, en latin Lucius Annaeus Seneca, dit Sénèque le Philosophe Cordoue vers 4 avant J.-C.-65 après J.-C. Toute vertu est fondée sur la mesure. Omnis in modo est virtus. Lettres à Lucilius, LXVI Baruch Spinoza Amsterdam 1632-La Haye 1677 La béatitude n'est pas le prix de la vertu, mais la vertu elle-même. Beatitudo non est virtutis praemium, sed ipsa virtus. L'Éthique, Livre V Aristote Stagire 384-Chalcis 322 avant J.-C. Plus une chose est difficile, plus elle exige d'art et de vertu. Éthique à Nicomaque, II, 3, 10 (traduction J. Voilquin) Platon Athènes vers 427-Athènes vers 348 ou 347 avant J.-C. La vertu n'est pas un don de nature. Ménon, 89a (traduction Croiset et Bodin) Plotin Lycopolis, aujourd'hui Assiout, Égypte, vers 205-en Campanie 270 Ne cesse pas de sculpter ta propre statue jusqu'à ce que l'éclat divin de la vertu se manifeste. Ennéades, I, 6, 9 (traduction E. Bréhier) Plutarque Chéronée, en Béotie, vers 50 après J.-C.-Chéronée, en Béotie, vers 125 Ce n'est pas toujours dans les actions les plus éclatantes que se montrent davantage les vertus et les vices des hommes. Vies parallèles, Vie d'Alexandre, I (traduction D. Ricard) Théognis de Mégare VIe s. avant J.-C. La justice renferme en soi toute vertu. Élégies, I, 147 (traduction J. Carrière) Marcus Junius Brutus Rome vers 85-42 avant J.-C. Vertu, tu n'es qu'un nom ! Commentaire On attribue ces paroles à Brutus, qui les aurait dites avant de se donner la mort après la bataille de Philippes. Certains pensent que le héros avait emprunté cette citation à la Médée d'Euripide. Suite de l'article ###● vertu (citations) (suite) Retour au début de l'article Samuel Butler Langar, Nottinghamshire, 1835-Londres 1902 Le vice et la vertu sont comme la vie et la mort, ou comme l'esprit et la matière : des choses qui ne sauraient exister sans être définies par leur contraire. Virtue and vice are like life and death or mind and matter : things which cannot exist without being qualified by their opposite. The Way of All Flesh Gilbert Keith Chesterton Londres 1874-Beaconsfield, Buckinghamshire, 1936 Le monde moderne est plein d'anciennes vertus chrétiennes devenues folles. The modern world is full of the old Christian virtues gone mad. Orthodoxy, III Confucius, en chinois Kongzi ou Kongfuzi [maître Kong] 551-479 avant J.-C. Chaque classe d'hommes tombe dans un excès qui lui est particulier. On peut connaître la vertu d'un homme en observant ses défauts. Entretiens, II, 4 (traduction S. Couvreur) Confucius, en chinois Kongzi ou Kongfuzi [maître Kong] 551-479 avant J.-C. Comment un homme dépourvu des vertus qui sont propres à l'homme peut-il cultiver la musique ? Entretiens, II, 3 (traduction S. Couvreur) Confucius, en chinois Kongzi ou Kongfuzi [maître Kong] 551-479 avant J.-C. Je n'ai pas encore vu un homme qui aimât la vertu autant qu'on aime une belle apparence. Entretiens, VIII, 15 (traduction S. Couvreur) Confucius, en chinois Kongzi ou Kongfuzi [maître Kong] 551-479 avant J.-C. Se vaincre soi-même, rendre à son cœur l'honnêteté qu'il tenait de la nature, voilà la vertu parfaite […]. Il dépend de chacun d'être parfaitement vertueux. Entretiens, VI, 12 (traduction S. Couvreur) Dante Alighieri Florence 1265-Ravenne 1321 Considérez la race dont vous êtes, créés non pas pour vivre comme brutes, mais pour suivre vertu et connaissance. Considerate la vostra semenza : fatti non foste a viver come bruti, ma per seguir virtute e conoscenza. la Divine Comédie Carlo Alberto Pisani Dossi, dit Carlo Dossi Zenevredo, Pavie, 1849-Cardina, Côme, 1910 La vertu est comme la punaise : pour qu'elle exhale son odeur, il faut l'écraser. La virtù è come la cimice : perchè esali il suo odore bisogna schiacciarla. Note Azzurre, 5513 Heinrich Heine Düsseldorf 1797-Paris 1856 En fait de vertu, la laideur, c'est déjà la moitié du chemin. Häßlichkeit bei einem Weise ist schon der halbe Weg zur Tugend. Pensées Laozi ou Lao-tseu VIe-Ve s. avant J.-C. Ce qui est au-dessus de la vertu est non-vertu. Tao-tö-king, XXXVIII John Locke Wrington, Somerset, 1632-Oates, Essex, 1704 La vertu est généralement approuvée, non pas parce qu'elle est innée, mais parce qu'elle est utile. Virtue is generally approved, not because innate, but because profitable. Essai sur l'entendement humain, I, 2 Frédéric Mistral Maillane, Bouches-du-Rhône, 1830-Maillane, Bouches-du-Rhône, 1914 Bon d'être charitable, mais il vaut mieux tuer le diable que, par excès de vertu, te laisser tuer par lui. Bon d'èstre caritable, Mai vau mai tia lou diable Que, pèr trop de vertu, S'éu te tuavo tu. Les Olivades Friedrich Nietzsche Röcken, près de Lützen, 1844-Weimar 1900 J'aime celui qui aime sa vertu ; car la vertu est volonté de périr et flèche de l'infini désir. Ich liebe den, welcher seine Tugend liebt : denn Tugend ist Wille zum Untergang und ein Pfeil der Sehnsucht. Ainsi parlait Zarathoustra Guido Piovene Vicence 1907-Londres 1974 La force morale consiste à transformer en vertu le vice qui lui correspond. La forza morale consiste nel trasformare in virtù il vizio che le corrisponde. La Gazzetta nera William Shakespeare Stratford on Avon, Warwickshire, 1564-Stratford on Avon, Warwickshire, 1616 Affectez du moins l'apparence de la vertu. Assume a virtue, if you have it not. Hamlet, III, 4, Hamlet William Shakespeare Stratford on Avon, Warwickshire, 1564-Stratford on Avon, Warwickshire, 1616 L'un s'élève par péché, l'autre tombe par vertu. Some rise by sin, and some by virtue fall. Mesure pour mesure, II, 1, Escalus vertu (difficultés) nom féminin (latin virtus, -utis) Orthographe Vertu est l'un des quatre noms féminins (bru, glu, tribu, vertu) avec finale en u. ● vertu (expressions) nom féminin (latin virtus, -utis) Vieux. De petite vertu, se disait d'une femme aux mœurs légères. En vertu de, en conséquence de ; par l'effet de : En vertu d'une loi ; au nom de : En vertu des bons principes.vertu (synonymes) nom féminin (latin virtus, -utis) Disposition spirituelle à agir avec persévérance en accord avec la...
Synonymes :
- mérite
- moralité
Disposition particulière pour tel devoir, telle bonne action
Synonymes :
- qualité
Contraires :
- défaut
Chasteté féminine
Contraires :
- débauche
- dévergondage
- infidélité
Qualité, propriété particulièrement bonne, efficace de quelque chose ; pouvoir, propriété
Synonymes :
- capacité
- efficacité
- faculté
- propriété

vertu
n. f.
rI./r
d1./d Une vertu, des vertus: disposition particulière propre à telle espèce de devoirs moraux, de qualités. Vertus publiques et vices cachés.
d2./d La vertu: disposition à faire le bien et à fuir le mal. Mettre la vertu de qqn à l'épreuve.
|| Loi morale qui pousse à la vertu.
rII./r
d1./d Principe agissant; qualité qui rend une chose propre à produire un certain effet. Les vertus sédatives du tilleul.
d2./d Loc. Prép. En vertu de: par le pouvoir de, au nom de. En vertu d'un jugement.

⇒VERTU, subst. fém.
A. — 1. Vieilli. Courage physique ou moral; force d'âme, vaillance. Mâle vertu; vertu romaine. [Le parti] le plus nombreux admiroit la vertu et la fermeté d'une jeune vierge qui, libre de régner sur un vaste royaume avec le prince qu'elle aimoit, avoit préféré les ombres de la retraite et de la pénitence, à une puissance et à une félicité que la religion réprouvoit (COTTIN, Mathilde, t. 2, 1805, p. 248). Ce fut sans doute avec une profonde sagesse que les Romains appelèrent du même nom la force et la vertu (J. DE MAISTRE, Soirées St-Pétersb., t. 1, 1821, p. 246).
2. Absol. [Avec l'art. déf.] Disposition habituelle, comportement permanent, force avec laquelle l'individu se porte volontairement vers le bien, vers son devoir, se conforme à un idéal moral, religieux, en dépit des obstacles qu'il rencontre. Amour, triomphe de la vertu; aimer, appeler, pratiquer la vertu; croître, grandir en vertu; le vice et la vertu. La perfection de la volonté s'appelle la raison, la perfection de l'action est la vertu, virtus, action forte; car la vertu est force même avec la foiblesse physique (BONALD, Législ. primit., t. 1, 1802, p. 255). J'ai peur de n'avoir pas épuisé tous les moyens de persuasion pour ramener Dine dans le chemin de la vertu (AYMÉ, Vaurien, 1931, p. 230).
— [En allégorie, personnification de la vertu] La vertu succombant sous l'audace impunie, L'imposture en honneur, la vérité bannie (LAMART., Médit., 1820, p. 99).
3. Exercice de la vertu; la vertu telle qu'elle apparaît dans son expression, sa réalisation. Vertu angélique, austère; paré de toutes les vertus. Les maîtres pieux et zélés ne manquoient pas (...) au clergé de France pour former des ecclésiastiques à toutes les vertus de leur état (BONALD, Législ. primit., t. 1, 1802, p. 216). Le christianisme (...) changea la position relative qu'occupaient entre elles les vertus. Les vertus rudes et à moitié sauvages étaient en tête de la liste; il les plaça à la fin. Les vertus douces, telles que l'humanité, la pitié, l'indulgence, l'oubli même des injures, étaient des dernières; il les plaça avant toutes les autres (TOCQUEVILLE, Corresp. [avec Gobineau], 1843, p. 45).
Vertu + adj. ou déterm. indiquant le domaine, l'espèce d'actes auxquels elle s'applique. Vertus chrétiennes, civiles, privées, morales, sociales. Vertus cardinales. V. cardinal1 II A 1. Vertus théologales.
Loc. proverbiale. Faire de nécessité vertu. V. nécessité II B 3.
En partic., vieilli ou plais. [À propos d'une femme] Retenue, chasteté; fidélité conjugale. À Séville, à Cadiz et à Grenade, il y avait de mon temps des bohémiennes dont la vertu ne résistait pas à un duro [douro] (MÉRIMÉE, Lettres ctesse de Montijo, t. 1, 1845, p. 135). La chasteté, pour la femme, est synonyme de vertu, comme pour l'homme la justice et le courage, car le milieu de l'homme est la cité, le milieu de la femme est la famille (MÉNARD, Rêv. païen, 1876, p. 113).
Femme de petite vertu. Femme de mœurs légères. À côté des salons de Mme de Staël, de Mme Récamier, de Mme de Condorcet à Auteuil, il s'en ouvrait d'autres, où l'on voyait se coudoyer des gens de toute origine et de toute culture, autour de Barras et d'Ouvrard ou des femmes de petite vertu qu'ils s'attachaientla Tallien, la Fortunée Hamelin, la Joséphine de Beauharnais, dont le déshabillé et le dévergondage servent aux anecdotiers pour caractériser l'époque directoriale (LEFEBVRE, Révol. fr., 1963, p. 602).
Dragon de vertu. V. dragon1 A 1 b.
Prix de vertu. Prix autrefois décerné à une jeune fille irréprochable; p. ext., reconnaissance des dons, des qualités de quelqu'un qui mérite d'être distingué. La commission chargée de l'examen des titres des concurrents qui se présentaient comme ayant droit au prix de vertu (...) a décidé à l'unanimité que le prix de dix mille francs serait accordé cette année au sieur Bernard-Augustin Atar-Gull, nègre, né sur la côte d'Afrique, âgé de trente ans et quelques mois (SUE, Atar-Gull, 1831, p. 37). L'historien n'a pas à délivrer des prix de vertu, à proposer des projets de statues, à établir un catéchisme quelconque; son rôle est de comprendre ce qu'il y a de moins individuel dans les événements (SOREL, Réflex. violence, 1908, p. 63).
P. méton., souvent iron. Femme qui constitue un modèle de chasteté, de fidélité amoureuse. Je prends pour bonnes toutes ces vertus de Genève; c'est la ville où il y a le moins de maris trompés (STENDHAL, Rome, Naples et Flor., t. 2, 1817, p. 283). Minutello: Tu veux me mettre dans les bras d'une courtisane en chômage ou d'une boîteuse? Bartholomeo: Elle est mariée et son mari est un homme qui voyage. Minutello: Alors, cette fille doit être une jolie vertu (SALACROU, Terre ronde, 1938, I, 1, p. 143).
Plais. Croyais-tu pas avoir trouvé une vertu le jour où tu me racolas dans un cabaret? (HUYSMANS, Marthe, 1876, p. 75).
Moyenne(-)vertu. Femme (dont la vertu est) peu farouche. Il se trouvait (...) une assez nombreuse compagnie. Des moyennes-vertus, des filles d'Opéra (...) et une douzaine de jeunes gens du monde, brillants par leur esprit, leurs prodigalités, ou leur débauche (BOURGES, Crépusc. dieux, 1884, p. 290). (Dame, demoiselle, femme) de petite vertu. Il y avait, aux alentours de l'école de médecine, un certain nombre de « demoiselles de petite vertu » qu'il connaissait (MARTIN DU G., Devenir, 1909, p. 106).
4. [En représentation symbolique dans l'art chrét.] Les Vertus cardinales assises soutenoient le lutrin triangulaire (CHATEAUBR., Génie, t. 2, 1803, p. 285). Le surcot d'hermine que porte la justice est bordé de roses et de perles. Notre vertu a le front ceint d'une couronne ducale, ce qui a pu laisser croire qu'elle reproduisait les traits d'Anne de Bretagne (FULCANELLI, Demeures philosophales, t. 1, 1929, p. 195).
5. P. ext. Qualité morale. Vertus civiques, domestiques, militaires. Sous la surveillance d'une maîtresse dont la principale vertu est la sévérité (ALAIN, Propos, 1921, p. 240). Roland Alexandre a toutes les vertus qui font le grand comédien (Combat, 19-20 janv. 1952, p. 2, col. 2).
B. — 1. Vieilli ou littér. Propriété d'un corps, de quelque chose à quoi on attribue des effets positifs. Vertus d'une plante; remède sans vertu; avoir des vertus; connaître la/les vertu(s) de. Cette eau a des vertus particulières. Prise pendant neuf jours, elle guérit les yeux des petits enfans (SENANCOUR, Obermann, t. 2, 1840, p. 37). Les vertus curatives et préventives des fruits frais (R. SCHWARTZ, Nouv. remèdes et mal. act., 1965, p. 74).
En partic., vx, SC. Vertu active. Principe agissant, pouvoir actif (d'apr. ROB. 1985). On avait récemment, au moyen de la distillation, tiré du haschisch une huile essentielle qui paraît posséder une vertu beaucoup plus active que toutes les préparations connues jusqu'à présent (BAUDEL., Paradis artif., 1860, p. 353).
2. Domaine abstr. Pouvoir, propriété. Vertu d'un dialogue. Le temps n'a par lui-même aucune vertu effective; tout arrive dans le temps, mais rien ne se fait par le temps (PROUDHON, Propriété, 1840, p. 202). Quand on fixe une heure à une femme, c'est sans y croire, c'est plutôt une heure qu'on se fixe à soi-même: on se dit qu'on n'aura à souffrir qu'à partir de ce moment-là. Voilà la vertu consolative du rendez-vous, du rendez-vous auquel elles ne se rendent pas (MORAND, Homme pressé, 1941, p. 222).
3. Loc. En vertu de
a) Par le pouvoir de. La poursuite peut avoir lieu en vertu d'un jugement provisoire ou définitif, exécutoire par provision, nonobstant appel (Code civil, 1804, art. 2215, p. 406).
b) En raison de, conformément au pouvoir de; en conséquence de. En vertu des pouvoirs qui me sont conférés; en vertu des bons principes. Une planète, qu'on suppose lancée dans l'espace en un instant donné, avec une vitesse et suivant une direction déterminée, parcourt, autour du soleil, une ellipse, en vertu d'une force dirigée vers cet astre, et proportionnelle à la raison inverse du carré des distances (CONDORCET, Esq. tabl. hist., 1794, p. 175). La faillite de Fendant et de Cavalier rendait leurs billets exigibles en vertu d'une des dispositions du Code de commerce (BALZAC, Illus. perdues, 1839, p. 526).
C. — RELIG. Un des cinquièmes choeurs de la hiérarchie des anges. Il y a trois hiérarchies d'esprits célestes (...) la première comprend les Séraphins (...) la deuxième, les Dominations, les Vertus et les Puissances (A. FRANCE, Révolte anges, 1914, p. 101). Il existe des natures spirituelles; telles que les anges, les archanges et les autres vertus célestes et aussi notre âme (CENDRARS, Bourlinguer, 1948, p. 100).
Prononc. et Orth.:[]. Att. ds Ac. dep. 1694. Étymol. et Hist. A. 1. Fin Xe s. vertud « pouvoir » (Passion, éd. d'Arco Silvio Avalle, 376); 1643 faire vertu « exercer une certaine influence » (CORNEILLE, Menteur, IV, 1); 2. ca 1100 « force physique, vaillance » (Roland, éd. J. Bédier, 1045); 3. ca 1145 « pratique du bien, force morale appliquée à suivre la règle » (WACE, Conception N.-D., éd. W. R. Ashford, 617). B. 1. Ca 1145 « telle ou telle qualité particulière » (ID., ibid., 1241); ca 1265 « qualité portée à un degré supérieur » (BRUNET LATIN, Trésor, éd. F. J. Carmody, II, 87, p. 269); 2. a) 1170 plur. théol. « un des ordres de la hiérarchie céleste » (MAURICE DE SULLY, Sermons, éd. C. A. Robson, 23, 39, p. 136); b) ca 1275 sainte vertu (de Dieu) (ADENET LE ROI, Enfances Ogier, éd. A. Henry, 368, p. 71); 1279 vertus cardinales, v. cardinal; c) 1370-72 vertus intellectuelles (ORESME, Ethiques, éd. A. D. Menut, 36a, p. 169); 3. a) 1642 « femme vertueuse » (CORNEILLE, Polyeucte, II, 4); 1677 « chasteté féminine » (RACINE, Phèdre, II, 6); 1732 (femme) de moyenne vertu (LESAGE, Guzm. d'Alf., II, 6 ds LITTRÉ); 1909 demoiselle de petite vertu (MARTIN DU G., Devenir, p. 91); b) 1810 encre de la petite vertu « de mauvaise qualité » (COURIER, Lettre à M. Renouard, p. 261); 4. 1832 « représentation symbolique d'une vertu chrétienne » (RAYMOND); 5. 1876 « nom donné pendant la révolution de 1789 aux figures remplaçant les dames dans les jeux de cartes » (Lar. 19e). C. 1. Ca 1150 « qualité propre à produire tel ou tel effet » (WACE, St Nicolas, éd. E. Ronsjö, 1113); 1270 « propriété d'une chose » (PHILIPPE DE BEAUMANOIR, Manekine, 2238 ds Œuvres, éd. H. Suchier, t. 1, p. 71: Des bonnes pieres ki i sont et des vertus qu'elles ont); XIIIe s. les vertus des herbes « principe, pouvoir actif » (Queste del Saint Graal, éd. A. Pauphilet, 220, 11); 2. 1659 en vertu de (DUEZ, Dict. ital. e françois). Du lat. virtutem, acc. de virtus « qualité distincte de l'homme, mérite, valeur », « qualités morales », « vigueur morale, énergie », « bravoure, courage, vaillance ». Fréq. abs. littér.:11 874. Fréq. rel. littér.:XIXe s.: a) 26 421, b) 11 804; XXe s.: a) 11 527, b) 14 694. Bbg. QUEM. DDL t. 28 (s.v. de la petite vertu). — SCKOMM. 1933, pp. 124-130.

vertu [vɛʀty] n. f.
ÉTYM. 1080, « courage, vaillance », et aussi « force physique; jugement, sagesse »; les autres sens dès les XIIe-XIIIe; du lat. virtus, -tutis (accusatif virtutem) « mérite de l'homme (vir); courage, énergie, vertu, perfection ».
1 Oserons-nous, Messieurs, sous peu de jours, quand vertu, substantif féminin, viendra par-devant nous, se proposer à son rang dans la suite du Dictionnaire, dire la vérité ? (…) Dirons-nous que ce nom est moins que rare dans l'usage; — rarissime —, presque inusité ? Je m'assure que nous ne l'oserons pas, c'est-à-dire que nous nous sentirions quelque honte à reconnaître ce qui est. Cependant le fait est là; il est incontestable.
Valéry, Variété IV, p. 164.
———
I (Vx ou didact.)
A La vertu.
1 Vx. Énergie morale; force d'âme. Cœur, courage. → Accorder, cit. 11. || « C'est la seule vertu qui fait leur différence » (cit. 7). || « Sais-tu que ce vieillard fut la même (cit. 13) vertu ». || Flotter (cit. 15) entre la mollesse et la vertu.Considération due à la vertu. Gloire (cit. 12, 15 et 16), honneur (II.); → 1. Ombre, cit. 36 et 43.La naissance (cit. 8 et 10) et la vertu (→ Noblesse, cit. 9). Valeur. || « L'animal sans vertu… » (l'âne vêtu de la peau du lion). → Oreille, cit. 38, La Fontaine.
2 Lorsqu'on est assez heureux pour avoir de la vertu (toujours vertu dans le sens antique et non dans l'acception de la morale étroite), c'est, à mon sens, une ambition très noble que d'élever cette même vertu au sein de la corruption, de la faire réussir, de la mettre au-dessus de tout (…)
Vauvenargues, Réflexions et maximes, Introduction.
2.1 L'expérience en cours pose pour moi le seul problème politique : ce que peut un homme, ce que peut, au sens fort du mot, la vertu d'un homme pour sauver l'État, sans user de violence.
F. Mauriac, Bloc-notes 1952-1957, p. 117.
Spécialt. Courage militaire (→ Désordre, cit. 7). || « Si la vertu militaire (cit. 2) enseigne quelques vertus elle en affaiblit plusieurs ». Par ext. || La vertu de mon bras… (→ Haleine, cit. 24).Vertu romaine, antique (se dit pour distinguer ce sens du 2).
2 Vieilli. Force avec laquelle l'homme tend au bien; force morale appliquée à suivre la règle, la loi morale définie par la religion et la société. Morale; devoir (pratique du devoir). || La vertu est toute dans l'effort (cit. 14). || « J'honore (cit. 20) du nom de vertu l'habitude de faire des actions pénibles et utiles aux autres » (Stendhal). || Nous nous soutenons dans la vertu par le contrepoids (cit. 3) de deux vices opposés. || La vertu n'irait pas loin si la vanité ne lui tenait compagnie (cit. 1).Les apparences de la vertu (→ Embarras, cit. 17). || Ostentation de vertu. Pharisaïsme. || Fanfaron (cit. 6) de vertu. || L'hypocrisie, hommage (cit. 26) que le vice rend à la vertu. || « Le vice et la vertu sont des produits… » (cit. 3). || Récompenser la vertu. || Les malheurs de la vertu.
2.2 (…) l'on a mis l'immutabilité au rang des perfections de l'Éternel; mais la vertu est absolument privée de ce caractère : il n'est pas deux peuples sur la surface du globe qui soient vertueux de la même manière; donc la vertu n'a rien de réel, rien de bon intrinsèquement, et ne mérite en rien notre culte; il faut s'en servir comme d'étai, adopter politiquement celle du pays où l'on vit, afin que ceux qui la pratiquent par goût, ou qui doivent la révérer par état, vous laissent en repos (…)
Sade, Justine…, 1791, t. I, p. 117.
La vertu de qqn; une vertu austère, âpre (→ Galant, cit. 12), rigide, sévère, héroïque (cit. 13), parfaite, angélique. || « Il faut parmi le monde une vertu traitable » (→ Blâmable, cit. 2).Exhortation à la vertu. Parénèse, sermon; édifier; édification.Prix (cit. 26) de vertu, décerné à une personne pleine de vertu.Croître, grandir en vertu, en étant de plus en plus vertueux. || Vertu naissante (cit. 2 et 4), de l'enfant qui acquiert le sens moral avec l'âge de raison.Allus littér. || Vertu, tu n'es qu'un nom (cit. 42). → Nominalisme, cit. || « Où la vertu va-t-elle se nicher ? » (cit. 4). || « Toi, vertu, pleure si je meurs » (Chénier, Iambes, XII). — ☑ Loc. fam. Il a de la vertu : il a du mérite (à faire cela). → Il est bien bon. || C'est de la vertu. Héroïsme (par plais.).
3 (…) la vertu ne consiste qu'en la résolution et la vigueur avec laquelle on se porte à faire les choses qu'on croit être bonnes (…)
Descartes, Lettres, À Christine de Suède, 20 nov. 1647.
4 (…) ne savez-vous pas que la vertu est un état de guerre, et que, pour y vivre, on a toujours quelque combat à rendre contre soi ?
Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse, VI, VII.
5 Qu'est-ce que la vertu ? C'est sous quelque face qu'on la considère, un sacrifice de soi-même.
Diderot, Éloge de Richardson.
6 Provisoirement je penserai que la vertu, c'est ce que l'individu peut obtenir de soi de meilleur.
Gide, Journal, Nov. 1947, Feuillets d'automne.
7 M'est avis, donc, que le bonheur intime et propre n'est point contraire à la vertu, mais plutôt est par lui-même vertu, comme ce beau mot de vertu nous en avertit, qui veut dire puissance.
Alain, Propos, 6 nov. 1922, « Bonheur est vertu ».
3 Littér. Conduite, vie vertueuse. || « Un prince (…) qui chérit la vertu, qui sait punir le crime » (Corneille). || La vertu et le crime (→ Magnanime, cit. 1; mélodrame, cit. 3). || La vertu récompensée (cit. 5).
Les personnes vertueuses (→ Poursuivre, cit. 4). || Justine ou Les malheurs de la vertu.
8 Parcouru hier les Malheurs de Justine, de de Sade. L'originalité de l'abominable livre, elle n'est pas pour moi dans l'ordure, la cochonnerie féroce, je la trouve dans la punition céleste de la vertu, c'est-à-dire dans le contrepied diabolique des dénouements de tous les romans et de toutes les pièces de théâtre.
Ed. et J. de Goncourt, Journal, 14 sept. 1884, t. VI, p. 236.
Spécialt, vieilli. || La vertu politique (Montesquieu, l'Esprit des Lois, IV, 5; → aussi Éducation, cit. 4), publique (→ 1. Parler, cit. 24), sociale. || Terreur (cit. 5) et vertu (sous la Révolution).
4 (1677). Vieilli ou par plais. Chasteté (d'une femme). Honnêteté, pudeur, pudicité, pureté, sagesse, tempérance (→ Fidélité, cit. 4; honnête, cit. 14; légèreté, cit. 9; soin, cit. 3). || Irréprochable (cit. 4) vertu; vertu farouche, inexpugnable. || Prix de vertu, se dit, par ext., d'une femme qui le mériterait ( Rosière). || Ce n'est pas un prix de vertu.Femme de petite vertu, de mœurs légères.Vertu chancelante, fragile, qui succombe. — ☑ Péj. Dragon (cit. 3 et 5) de vertu.Par plais. (en parlant d'un homme). → Rosière, cit. 3.
9 Qu'une femme est à plaindre, quand elle a tout ensemble de l'amour et de la vertu !
La Rochefoucauld, Maximes, 548.
9.1 Comment une fille peut-elle être assez simple pour croire que la vertu puisse dépendre d'un peu plus, ou d'un peu moins de largeur dans une des parties de son corps. Eh ! qu'importe aux hommes ou à Dieu que cette partie soit intacte ou flétrie ?
Sade, Justine…, 1791, t. I, p. 44.
10 — Je ne crois pas à la vertu, dit l'autre.
— Vous avez raison, dit encore mon maître. De la façon qu'est fait l'animal humain, il ne saurait être vertueux sans quelque déformation. Voyez, par exemple, cette jolie fille qui soupe avec nous (…) En quel endroit de sa personne pourrait-elle loger un grain de vertu ? Il n'y a point la place, tant tout cela est ferme, plein de suc, solide et rebondi. La vertu, comme le corbeau, niche dans les ruines. Elle habite les creux et les rides des corps.
France, la Rôtisserie de la reine Pédauque, Œ., t. VIII, p. 157.
Par métonymie. || Une vertu : une femme vertueuse (→ Apprivoiser, cit. 8; cruel, cit. 9).
10.1 Oh ! les femmes !… tenez, les voilà, les femmes ! toutes menteuses !… toutes perfides, jusqu'à celle-là, qui voulait se faire passer pour une vertu… et qui est à la tête d'un mioche !…
E. Labiche, Frisette, 10 (1879).
5 (Sens objectif). La règle morale; le principe qui pousse à la vertu (2.; → Assujettir, cit. 22; conséquent, cit. 1). || Suivre la vertu (→ Générosité, cit. 3). || Le chemin, le sentier de la vertu (→ Marcher, cit. 15).
11 Ô vertu, science sublime des âmes simples, faut-il donc tant de peines et d'appareil pour te connaître ? Tes principes ne sont-ils pas gravés dans tous les cœurs ? et ne suffit-il pas pour apprendre tes lois de rentrer en soi-même, et d'écouter la voix de sa conscience dans le silence des passions ?
Rousseau, Disc. sur les sciences et les arts, II.
B Une, les vertus.
1 Disposition constante à accomplir une sorte d'actes moraux, par un effort de volonté; qualité portée à un degré supérieur. || À la différence des qualités, éléments de la nature humaine, les vertus sont des dispositions acquises ou du moins actives. → Franchise, cit. 7; gloire, cit. 13; qualité, cit. 11 et 13. || Vertu suprême (→ Renoncement, cit. 5). || La vertu des vertus (→ Éminence, cit. 3). || Une grande et rare vertu (→ 1. Patience, cit. 11). || Belles vertus (→ Loyal, cit. 4). || Un mélange de vertus et de vices (→ Ambigu, cit. 6). || Nos vertus (…) vices déguisés (cit. 8, La Rochefoucauld). || « Les vices entrent dans la composition (cit. 1) des vertus… » (La Rochefoucauld). → Insinuer, cit. 8, Pascal. || « Les vertus devraient être sœurs Ainsi que les vices sont frères » (→ Emparer, cit. 9, La Fontaine). || Vertus apparentes (cit. 6), cachées, profondes, solides… || « Les vertus se perdent dans l'intérêt… » (→ Fleuve, cit. 4, La Rochefoucauld).Relig. || Les quatre vertus cardinales (cit. 1; Courage, justice, prudence, tempérance); les trois vertus théologales ( Charité, espérance [cit. 27], foi). || Vertus religieuses (→ Augmenter, cit. 15); vertus terrestres (→ Saint, cit. 13).La vertu de clémence, de générosité, d'humilité (cit. 10 et 14), de patience, de miséricorde; d'honnêteté, de probité… || Vertus privées (→ Témoignage, cit. 8). || Vertus civiles (cit. 3), civiques (→ Intégrité, cit. 7), publiques (→ Dessécher, cit. 5). || Les vertus bourgeoises (→ Épargne, cit. 5). || « Aux vertus qu'on exige des domestiques… » (cit. 8, Beaumarchais).Parer (1. Parer, cit. 5) qqn de toutes les vertus. || « Faire entrer (à un enfant) les vertus par le cul » (→ Fesser, cit. 3, France).
12 Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne;
Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne.
Corneille, Polyeucte, IV, 3.
13 J'aime mieux un vice commode
Qu'une fatigante vertu.
Molière, Amphitryon, I, 4.
14 Toutes les vertus d'humilité, de pardon, de charité, d'abnégation, de dureté pour soi-même, vertus qu'on a nommées à bon droit chrétiennes, si l'on veut dire par là qu'elles ont été vraiment prêchées par le Christ, étaient en germe dans ce premier enseignement.
Renan, Vie de Jésus, V, Œ. compl., t. IV, p. 137.
15 (…) la vertu de l'adolescent, c'est la pudeur; et la vertu de l'homme mûr, c'est la justice; et la vertu du vieillard, c'est la sagesse; et je veux que la vertu de chacun ressemble au vice qui lui est propre (…)
Alain, Propos, 18 nov. 1922, « Les âges et les passions ».
Loc. Faire de nécessité (cit. 13 et 14) vertu.
2 Plur. Anges du second chœur du second ordre. || Dominations (cit. 7), Vertus et Puissances (second ordre).
3 Représentation symbolique d'une vertu (chrétienne). || Les vertus et les vices dans l'art roman.
(1789). Pendant la Révolution, Figure du jeu de cartes remplaçant les dames.
———
II (XIIe). || La vertu de…; une vertu.
1 Principe qui, dans une chose, est considéré comme la cause des effets qu'elle produit. Efficacité, énergie, faculté, force, pouvoir, propriété. → 1. Dépendre, cit. 7. || Vertu magique (cit. 1), occulte (cit. 1 et 2). || La vertu des amulettes (cit. 1), des pierres (cit. 27). || Vertu aurifique de la pierre philosophale.
Vx, en sciences. Principe, pouvoir actif. || Une vertu attractive (cit. 5) || La vertu dormitive (cit. 2).Vertu médicale, curative, thérapeutique (→ Médicinal, cit.). || La vertu des drogues (→ Guérir, cit. 10), des herbes (→ Drogue, cit. 2). || Les vertus du cautère (cit. 1).
2 (Abstrait). Pouvoir. || « Puissante vertu de la famille » (cit. 24). || La vertu réparatrice du temps (cit. 39). || Vertu significative (cit. 1) de chaque partie de l'homme physique.
16 Dans tout ce que je fais j'ai la triple vertu
D'être à la fois trop court, trop long et décousu.
A. de Musset, Poésies nouvelles, « Chant troisième », II.
3 Loc. En vertu de… : par le pouvoir de…Vx (en parlant d'une cause physique). || En vertu de l'élasticité (cit. 3) du bois…, à cause de…Dr. || En vertu de la loi (→ Obéir, cit. 7), des pouvoirs… (→ aussi Forme, cit. 67; gabelle, cit. 2).Cour. Au nom de. || En vertu des principes (cit. 15)…, d'une habitude (→ Quitter, cit. 23). || En vertu de quoi. Pourquoi.
CONTR. Lâcheté, défaut, vice. — Immoralité, imperfection. — Débauche, désordre, libertinage.
DÉR. et COMP. Évertuer (s'). — Vertubleu !, vertudieu !, vertuchou ! — Vertueux.

Encyclopédie Universelle. 2012.